Article paru dans Les Cahiers Du Cinéma n°628 - novembre 2008
La Mort En Ce Jardin
L'objet est un étui de carton, simple et élégant dans ses teintes crème et cramoisi. En couverture, tout comme pour le numéro des Cahiers de septembre, une image ici les mains du vieux Soljenitsyne, offre une autre image : un cliché en noir et blanc du visage jeune et sévère de l'écrivain. la sobriété inspire également le support optique. Pas de bonus mais un seul disque contenant ces Dialogues Avec Soljénistsyne. Le menu peut dérouter. Au lieu d'un lien direct au film, celui-çi propose deux "noeuds" et, comme s'il s'agissait d'un autre film, deux "conversations". Les Dialogues sont en fait un seul et unique long métrage, caractérisé par une forte unité de temps et de lieu : la visite d'Alexandre Sokourov à la datcha moscovite de l'écrivain Alexandre Soljenitsyne, une journée d'automne 1998.
En guise d'introduction, Sokourov fait défiler quelques photos reproduisant son hôte à différents moments de son existence : la jeunesse, les études, le front, l'emprisonnement, l'exil américain. Non sans émotion, non sans douceur, la voix off du cinéaste décrit avec simplicité les traits de caractère de son héros et les impressions que celui-ci suscitait chez ses contemporains. Cette partie introductive ressemble aux élégies déja consacrées à Tarkovski (1987) et Chostakovitch (1988) , l'une et l'autre disponible chez Arcade Video. Même recours au symbole, même athmosphère d'adieu, même alliance entre fragilité de l'humain et solidité de l'oeuvre d'art. Surtout, même portrait d'un exilé - Le cycle s'est achevé en 2006 avec Elégie De La Vie et le couple Rostropovitch/Vishenskaya.
A la différence de Tarkowski et Chostakovitch, Soljénitsyne n'est pas mort; la suite du film nous le montre sain de corps et d'esprit. Pourquoi alors avoir recours au ton définitif de l'élégie ? Après avoir crée l'attente, Sokourov répond. Il le dit dans son entretien avec Mme Soljénitsyne, dans une scène qui renvoie, encore à Elégie De La Vie. Et cela forme la base des discussions avec le vieux romancier La mort, qui dans le cinéma élégiaque revêt la fonction esthétique de limite ou distance pathétique, est moins ici celle d'une personne que celle de l'espace moral crée par l'auteur dans son oeuvre et par son sacrifice. Les Dialogues célèbrent la disparition de l'ouverture pratiquée par le témoignage artistique et humain de Soljenitsyne ; ouverture dans laquelle le peuple russe aurait pu chercher son rachat du choix de 1917. Le cinéaste en tire une leçon bien sombre sur la nature de l'être humain ; en même temps il filme l'écrivain comme si celui-çi était la preuve vivante que le salut demeure possible.
Eugenio Renzi Voir la fiche DVD de Dialogues avec Soljenitsyne
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