Fondateur d'Ideale Audience, Pierre-Olivier Bardet est également le producteur de la très attendue Flûte Enchantée adaptée pour le grand écran par Kenneth Branagh dont le tournage a lieu actuellement aux Studios Shepperton en Angleterre. A travers cette interview, il a bien voulu revenir sur l'origine du projet, nous en donner quelques secrets de fabrication et en déterminer les enjeux. L'occasion aussi de découvrir des photos exclusives du tournage.
En préambule, comment expliquez-vous que le cinéma et l’opéra entretiennent des rapports qu’on pourrait qualifier de distants, flous, que ce sont deux univers qui se croisent mais ne se trouvent jamais vraiment ?
La raison tient dans le fait qu’un film d’opéra est par définition quelque chose d’impossible. Mais essayer de résoudre l’équation du film d’opéra, c’est passionant. Chaque tentative aboutit d’une certaine manière à un film imparfait et un à opéra imparfait. Une fois que l’on a intégré toutes ces imperfections, cela donne souvent un résultat hybride que je trouve très interessant : on peut prendre les choses les plus expérimentales, je pense au Parsifal de Syberberg que j’adore, ou bien les choses plus grand public comme la Traviata de Zeffirelli ou des tentatives à mi-chemin comme la Tosca de Benoît Jacquot ; c’est toujours intéressant même si on reste dans l’insatisfaction parce qu’il y a une incompatibilité fondamentale. La plus grande, à mon avis, c’est le carcan du rythme qu’impose la musique tout au long de l’œuvre. Elle clashe avec le rythme du cinéma. Cela se ressent dans le montage : avec un film classique, on peut toujours donner un coup d’accelérateur en faisant des coupes . Avec un film d’opéra, ce n’est tout simplement pas possible : on commence un plan plus tôt, on le finit plus tard, mais on ne coupe jamais… La deuxième difficulté inhérente est que le cinéma est massivement allé du côté du réalisme, du naturalisme. Et chanter, dans la vie, ce n’est pas naturel. Voilà les deux grands obstacles. Il faut aussi ajouter que les chanteurs d’opéra ne sont pas forcément de grands acteurs, or les matériaux du cinéma ce sont d’abord les acteurs et les noms d’acteurs. Le financement du cinéma se fait sur des noms d’acteurs et il n’y a pas de noms d’acteurs dans l’opéra -ce qui est une très difficulté majeure pour un producteur.
Le film d’opéra est donc une sorte d’ovni dans le paysage cinématographique…
L’histoire du cinéma est pleine d’ovnis. Il y a toujours de la place pour des ovnis : donc pour des ovnis d’opéra. Et puis, c’est un peu comme la recherche de la pierre philosophale, cette recherche de l’alchimie qui va servir à faire de l’or s’applique au film d’opéra comme à tous les autres ovnis du cinéma. Je dirais qu’il n’y a pas d’impossibiiité aujourd’hui de financer un film d’opéra, c’est simplement qu’il faut des producteurs capables de prendre des risques un peu insensés. Là, il vaut mieux aller chercher du côté des nouveaux venus que de celui des échaudés, parce qu’il y a eu beaucoup de bouillons. Par contre, le film qu’on est en train de faire aujourd’hui n’aurait pas pu être monté sans un mecène.
Economiquement, sur quelle échelle se situe La Flûte ?
Le film a un budget de 15,4 millions de livres sterling, c’est à dire 23 millions d’euros a peu près. C’est donc un gros budget pour un film de studio européen et un petit budget pour un film de studio américain. Mais ça reste très conséquent. Je dirais que c’est un film dans lequel le budget ne va pas aux comédiens, puisque la distribution est faite de jeunes chanteurs d’opéra qui ne sont pas des vedettes de cinéma et dont les cachets ne sont pas ceux que l’on connait. L’argent va donc dans le visuel, c’est ce qui nous permet d’avoir un film extrêmement spectaculaire, avec un budget qui est le quart de celui d’un film de studio plus traditionnel. On a travaillé sur 5 plateaux à Shepperton, en parallèle ou successivement. On avait un immense décor, le plateau H, qui est l’un des plus grands d’Europe. C’est gigantesque : on y construit le no man’s land avec les tranchées, ainsi que deux autres décors : le moulin et la ferme en ruine. On avait ensuite un deuxième plateau dans lequel on a construit l’intérieur du palais de Sarastro, qui est absolument somptueux. L’extérieur du même palais était sur le troisième plateau… Donc c’est un vrai film de studio : onze semaines et demie de studio sur cinq plateaux, c’est énorme, presque irréel. C’est un mélange de la grande tradition du film de studio avec les techniques digitales actuelles, pour un résultat vraiment spectaculaire.
La Flûte se positionne avant tout et sans ambiguité comme un grand spectacle ?
Totalement. Le choix était d’amener le film du côté de l’expérience. Pour les gens qui le verront en salle, ce sera une expérience visuelle et une expérience sonore que j’espère de première classe. C’est d’abord un film qui est taillé pour la salle, donc pour le spectacle, mais avec un respect complet de l’œuvre et une inventivité, une créativité dans chaque image pour amener le tout a un très haut degré de fantaisie. Ce sera un spectacle qui a pour vocation d'être partagé par un public très large, en ce sens qu’il n’a absolument pas été conçu pour les amateurs d’opéra. On aurait pu faire une Flûte magnifique avec Bob Wilson : ça aurait côuté beaucoup moins cher et ça aurait eu une ambition publique beaucoup moins importante. On a choisi une toute autre option qui correspondait au souhait de la Fondation Peter Moore, c’est-à-dire de gagner à l’opéra un public nouveau. Le public amateur de musique et d’opéra s’y retrouvera aussi car, que ce soit James Conlon, le Chamber Orchestra Of Europe ou tout le plateau de chanteurs, c’est d'un très très haut niveau. Donc le noyau dur des amateurs d’opéra ira voir le film mais ce que l’on souhaite, c’est qu’en sortant, ces gens soient tellement contents qu’ils reviennent avec deux personnes en leur expliquant qu’il s’agit d’un vrai film et qu’il ne s’ennuieront pas une seule seconde. On peut dire que c’est un peu la tradition Toscan du Plantier, on va chercher des réalisateurs qui savent faire des films pour le grand public mais qui ne viennent pas du tout du monde de l’opéra. C’était le cas de Joseph Losey, de Francesco Rossi, de Comencini et c'est également celui de Branagh, qui n’éprouve pas une grande passion pour l’Opéra, bien que ce soit quelqu’un de très musical. Il y a une énergie que Branagh a amené ce film, qu’a relayé James Conlon. Kenneth a été très présent pendant l’enregistrement. Il a même expliqué aux musiciens du Chamber Orchestra ce qu’il allait y avoir à l’image derrière eux, de façon à ce que quand ils jouent, ils soient déjà dans l’action. Et quand il trouvait que l’interprétation n’était pas assez emportée, il en parlait avec le chef d’orchestre. Ken a cette faculté de transporter les énergies, il est contagieux à ce niveau-là.
Comment votre choix s’est t’il définitivement orienté vers Kenneth Branagh pour mener à bien le projet ?
La fondation Peter Moore est venue à moi en expliquant qu’elle voulait produire une Flûte Enchantée chantée en anglais, pour le cinéma et pour le grand public. Cela fait vingt ans que Sir Peter Moore rêve de faire une Flûte au cinéma mais jusque là, il n’avait jamais trouvé la configuration qui le permettait. J’ai donc établi une liste de réalisateurs à qui on a « pitché » le projet, pour en trouver un dont on accepte la vision. Tous choisis évidemment pour la qualité de leur travail et tous issus du monde anglo-saxon, car il s’agissait de faire une Flûte en anglais. C’est avec Branagh que les choses se sont enclenchées le plus naturellement. Sur ma liste, il y avait aussi Coppola, Ang Lee, Tim Burton… On avait même pensé à Clint Eastwood. Toutes ces options avaient un interêt, mais je crois qu’il y a des évidences avec Branagh qui n’existaient avec personne d’autre. La première, c’est le côté britannique de l’opération. Même si Branagh est irlandais, nous parlons de la même chose, fondamentalement. La deuxième, c’est sa capacité à traduire le théâtre au cinéma, comme il l’a fait avec Shakespeare. La trosième chose, c’est qu’il est comédien lui-même et qu’il a un énorme souci des acteurs. Or là, il fallait prendre des chanteurs et en faire des acteurs. Et personne n’aurait été capable de fournir le travail qu’a fait Branagh au niveau du cast. Et puis il avait envie de ce projet, et le désir des gens de s’approprier des choses qu’on leur propose est primordial. Branagh a une approche de La Flûte qui est totalement celle d’un artiste et pas celle d’un intellectuel. Ce n’est pas une lecture nouvelle de l’œuvre, Ken est quelqu’un qui fait partie du cast, des gens, du jeu, du toucher et c’est cette dimension qu’il amène aujourd’hui dans La Fûte, ce que je trouve formidablement réussi.
La bande originale du film, qui est déjà terminée, sera t’elle disponible avant la sortie du film en salle ?
La bande originale sortira dans chaque pays en même temps que le film. Pour des raisons liées à la fondation Peter Moore, la b.o ne peut pas être mise sur le marché avant mars 2007, date à laquelle le film sortira sûrement. Il n’y a pas eu d’accord global avec une major du disque pour la raison simple qu’il y a quelque chose d’un peu pipé dans ces accords : si le film marche, les majors viennent ramasser les résultats de la promotion qui a été risquée par l’ensemble des distributeurs du film en salles. On a trouvé plus fair-play de donner la bande son aux distributeurs locaux pour qu’ils puissent en disposer eux-mêmes pour mener des opérations avec beaucoup plus de fléxibilité et de souplesse.
D’après vous, qu’est ce qui devrait déclencher l’interêt du public pour le film ?
Les éléments forts sont évidemment les noms de Branagh et de Mozart, en espérant juste que l’Année Mozart ne tue pas completement l’interêt pour le compositeur. Mais au bout du compte, la seule chose qui importe c’est la qualité du film : si le film est bon, ca va marcher. Toutes les projections de rushes sont absolument enthousiasmantes, donc j’ai envie de dire que ce projet sent très bon. Il faut rester modeste, mais jusqu’à présent il y a quelque chose d’absolument formidable dans cette aventure : tout le monde tire dans la même direction. Tout le monde veut faire un bon film. C’est le seul mot d’ordre sur ce tournage. Depuis Sir Peter Moore, qui a investi des sommes considérables, jusqu’au moindre technicien, tout le monde a le même but : non seulement faire un bon film, mais surtout qu’il soit vu par le plus grand nombre de spectateurs possible. Pas pour qu’il rapporte le plus d’argent, mais réellement pour qu’il soit vu par le maximum de gens.
Y a t’il l’espoir d’ouvrir une brèche si La Flûte est un succès ?
Nous avons mis au point avec Celluloid Dreams, la société qui commercialise le film à l’étranger, un système d’incentives qui fait que plus le film est vu, plus la rémunération des distributeurs locaux est importante. C’est pour les encourager à pousser le film, à le tenir. Ca permettra aux distributeurs, et non uniquement au producteur, de réaliser des bénéfices . C'est évidemment très incitatif, parce que le distributeur devient un vrai partenaire du film. L’objectif pour nous, c’est de recouper ce qui a été investi. Si on arrive à un niveau de participation du public très élevé avec des incentives significatifs pour les distributeurs, on aura vraiment construit un modèle économique. Ce qui veut dire qu’une personne privée peut investir quatorze millions de £ s’il le fait intelligemment. Et bien sûr, cela veut dire aussi que oui, on pourrait remonter une opération de ce genre dans des conditions similaires.

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