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20/12/2005
Glenn Gould - Au Delà Du Temps : Bruno Monsaingeon présente son nouveau film

Double actualité pour le réalisateur Bruno Monsaingeon. Il termine en ce moment à Paris le montage du très attendu Glenn Gould, Au-delà du Temps, un projet ambitieux et novateur qui ne manquera pas d’apporter un nouvel éclairage totalement original sur l’oeuvre et l’impact de ce musicien hors norme. D’autre part, son film Yehudi Menuhin, Le Violon Du Siècle connait enfin une édition en DVD digne de ce nom et constitue l’un des titres-phares de la nouvelle livraison de la collection Classic Archive sortie en France en novembre. Il a bien voulu répondre à nos questions.

 

 

Vous mettez la touche finale à un nouveau film sur Glenn Gould. Pourtant, Gould n’est pas exactement un musicien sur lequel on manque de documents...

 

Bien sûr. J’ai eu beaucoup d’hésitations avant de démarrer le projet. Cela va faire sept ans qu’ Idéale Audience et moi travaillons dessus. Généralement, je ne fais jamais de films sur commande mais là, on m’a demandé si j’envisagerais de faire quelque chose de vaste sur Gould. J’ai vraiment énormément hésité avant de me lancer, j’avais même indiqué dans mon projet de départ qu’il me fallait une raison particulièrement forte pour démarrer. Il fallait faire quelque chose de vraiment original, surtout ne pas refaire un simple documentaire sur Gould. J’ai donc élaboré un certain nombre de conditions qui sont en fait la trame même du scénario. Depuis la mort de Gould, toute une synthèse a été faite. Moi-même, j’ai produit quatre bouquins et une série de 23 émissions de télévision dans laquelle j’ai réuni la totalité de l’héritage audiovisuel de Gould, qu’on a en quelque sorte restructuré. Alors, que fallait-il faire ? Raconter Gould, de manière classique avec des commentaires, ça ne m’intéressait absolument pas.

J’ai donc imaginé cette structure polyphonique qui repose sur trois idées de base. La première est que c’est Gould lui-même qui raconte son histoire, d’une part à travers son histoire, par des éléments biographiques mais aussi quelques-uns des thèmes majeurs de sa pensée. La deuxième : le fait que depuis trente ans, je me sois trouvé au centre d’une correspondance gigantesque, monstrueuse, qui m’arrive du monde entier, venant de toutes sortes de personnes, de toutes les nationalités, toutes les langues et tous les niveaux sociaux. Cette correspondance donne une idée de l’universalité de Gould et surtout de la nature même de l’impact qu’il a eu, qui est différent de celui de tous les autres interprètes. Aucun autre interprète n’a eu autant d’impact sur la vie humaine des gens.

 

Justement, le film va amener le spectateur à découvrir des gens étonnants dont les vies respectives ont été marquées au fer rouge par Gould. Peut-on les évoquer sans toutefois trop les dévoiler ?

 

D’abord il a fallu se replonger dans cette correspondance que j’ai évoquée. Ensuite, j’ai sélectionné quelques personnages possibles. Je les ai rencontrés et j’ai réfléchi avec l’idée d’une distribution géographique un peu vaste : Europe, Russie, Japon. Des hommes, des femmes. On a essayé de faire un petit résumé de la population mondiale. Je ne voulais toutefois pas trop de monde non plus. L’idée était de sélectionner des personnes qui ne sont pas des admirateurs. Il y a des gens purement fanatiques, bon... Là, il fallait prendre des gens qui faisaient quelque chose à partir de cela. Les principaux dans ce domaine sont cet Allemand dont la passion pour Gould est telle qu’il veut être en rapport avec lui et a mis au point une méthode pour dialoguer avec Gould. C’est quelque chose qui fait partie de son existence quotidienne, pour son propre plaisir. Il y a aussi cette femme russe dont la vie à quasiment été sauvée par Gould. Ayant eu deux attaques cérébrales, elle a par hasard entendu Gould à la radio et ça a été une sorte de révélation. Depuis, elle a réussi à remonter la pente alors qu’elle était paralysée et elle tient une sorte d’office de la propagande gouldienne, qu’elle dispense dans les environs de Moscou, là où elle habite.

 

Ce qui est très frappant, c’est que dès que l’on parle de Gould, on utilise des termes, qui ne sont plus ceux qu’on réserve à un musicien classique mais plutôt aux rock-stars...

 

Absolument. On a un niveau de notoriété comparable, avec le fait qu’il a transformé la vie de beaucoup de gens. C’est bel et bien une sorte de gourou, un personnage dont la vie a affecté les gens. C’est très curieux d’ailleurs parce qu’en général, ça ne concerne pas les musiciens. S’il touche un public tellement plus vaste que celui de la musique classique, ça vient du fait qu’il a réellement pensé le phénomène musical mais aussi la communication du phénomène musical. Bien entendu, c’est un des plus grand pianiste de l’histoire. Il était inutile de revenir là-dessus dans le film. Le plus important était de savoir qu’elle était son actualité vingt-cinq ans après sa mort. Donner aux gens qui ont reçu le choc Gould le sentiment qu’un fantôme revenait sur terre pour instaurer un dialogue avec eux. Ce qui m’amène à la troisième idée de base du film qui est évidemment les archives ou plus exactement, l’utilisation des archives dans une perspective différente de celle qui existe dans les documentaires qu’on connaît.

 

Question triviale mais qui évidemment intéresse au plus haut point tous ceux qui attendent le film : y verra-t-on des images encore inédites ?

 

C’est l’un des problèmes que j’avais posé dans mon premier scénario... Bien entendu, j’ai retrouvé des choses tout à fait inédites, à commencer par la voix de Gould, que personne ne connaît. Je me suis aussi appuyé sur une chose qui va être une première pour la plupart des spectateurs : il se trouve que lorsque nous avons tourné nos derniers films ensemble, les films sur Bach et particulièrement les Goldberg, j’ai gardé la totalité des rushes de tournage. J’ai donc voulu les mettre à profit, ce qui fait qu’on voit Gould littéralement revenir d’outre-tombe : on tourne une prise ensemble et derrière, il fait les commentaires sur cette prise. Ca va permettre de sentir, de voir le travail de Glenn de manière extraordinairement vivante. Ce ne sont que des rushes, au moment où on arrête de tourner, la caméra n’à plus le même focus que pour les besoins d’un plan mais on voit toujours Glenn dans le cadre et ce côté un peu instable de la caméra procure un sentiment incroyable. Pour les gens qui connaissent les Goldberg telles qu’elles ont été finies, montées et post-produites, voir Gould vivant et réagissant à sa propre activité est quelque chose de proprement saisissant.

J’ai tenu à vraiment placer chaque élément d’archives dans une structure qui fait qu’on a jamais l’impression d’être dans la fioriture ou dans une alternance parole / musique / parole / musique. J’ai souhaité une variété de mise en scène beaucoup plus large. J’ai aussi voulu aller dans les lieux évocateurs de Gould, par exemple le grand Nord Canadien. On a loué une voiture qui est la même que celle que possédait Glenn et avec laquelle on circule dans des endroits où il allait lui-même pour se recueillir, écrire et méditer.

 

Si Gould était encore vivant aujourd’hui, il serait sans doute fasciné par internet, le téléchargement qui permet un accès illimité à la musique et toutes ces nouvelles technologies ?

 

Il a clairement ouvert ces perspectives. Il parle de la consommation privée et non seulement ça, mais aussi de la manipulation que l’auditeur doit pouvoir opérer sur un produit à priori fini. Donc on peut dire qu’il a anticipé de loin sur son temps. Son espoir était de fournir aux auditeurs quelque chose sur lequel ils pourraient agir, sur lequel ils pourraient exprimer leur propre angle de vision. L’idée de Gould était d’être lui-même un objet d’interprétation. Il avait par exemple l’espoir qu’on pourrait, avec de nouvelles manipulations, changer, altérer le tempo d’un enregistrement tout en respectant le diapason, le pitch. Qu’un jour un auditeur «participant » comme il l’appelait puisse selon son humeur ralentir le tempo et modifier tout un tas de paramètres. C’était ça sa grande idée : l’auditeur n’est pas une sorte d’esclave invité à la dernière place au banquet des Arts. Pour Glenn, compositeurs, interprètes ET auditeurs ne devaient former qu’un tout. En ce sens, sa pensée constitue surtout une forme de prophétie qui est en train de se réaliser.

 

Ce qui nous ramène au titre même du film, Glenn Gould - Au-delà du Temps...

 

Il y a chez Gould une extraordinaire richesse de pensée qui est encore stimulante aujourd’hui et qui constitue une forme de prophétie. La dimension transcendante est évidente. Il avait une pensée sur l’histoire, sur le rejet de la modernité. On sent presque irrémédiablement chez lui qu’il y a une pensée qui va très au-delà de la reproduction sonore. Une dimension plus mystique de l’objet musical. Il n’est ni épuisé, ni épuisable - en tous cas, pas avant longtemps.

 

Le deuxième volet de votre actualité immédiate est la sortie en DVD dans la collection Classic Archive du Violon Du Siècle consacré à Yehudi Menuhin. Pouvez-vous le remettre en perspective pour ceux qui ne possède pas encore ce DVD ?

 

C’est en tout cas un de mes films les plus personnels. J’avais un rapport extraordinairement fort avec Menuhin qui est pour moi le plus grand violoniste du siècle. Mais là encore, avec chez lui une dimension humaine phénoménale. J’ai voulu qu’elle soit présente dans le film en tant que telle, c’est-à-dire interprétable en tant que telle et non pas insister dessus. Ce n’est pas le premier film que j’ai tourné avec Menuhin, ce qui fait que Le Violon... est nourride quantité d’archives filmées avec lui. Dans les vingt dernières années, au fur et à mesure que son art de violoniste se détériorait sur le plan de la stricte solidité instrumentale, une image de Menuhin « humaniste » s’est répandue. On a fait de lui une sorte d’humaniste au sens un peu sucré du mot et c’est dès le départ ce que j’ai voulu mettre de côté : c’est un film sur Menuhin, le grand violoniste du vingtième siècle. Ça a été pour moi l’occasion de retrouver des archives enfouies, qu’on tenait pour complètement disparues et ça a été extraordinaire de retrouver des images d’un Menuhin qui fait parti de l’inconscient collectif. Parce que Menuhin a fabriqué la sensibilité musicale d’une époque. Ça a été jusque-là. L’impact qu’il a eu musicalement est énorme : la sensibilité collective de l’Europe, de l’Amérique, de la Russie a été en grande partie façonnée par son art. Toute l’idée était d’évoquer cela avec lui.

Et la magie de Menuhin a opéré avec une idée de base qui a très bien fonctionné :

il était l’un des musiciens les plus actifs, avec plus de 150 concerts par an, des sollicitations innombrables, etc. Donc il nous fallait échapper à tout ça. On est allé dans sa maison en Grèce, où il a pris des vacances entièrement dédiées au tournage. Ça a été fabuleux. Il était totalement présent, totalement concentré sur le film. Certains jours, il me proposait même de tourner à cinq heures du matin. Il a été un acteur qu’on capte, il a fait parti du processus de tournage. Je crois que c’est pour ça que le film reste aussi émouvant et populaire. On est allé beaucoup plus loin que l’image de ce personnage adorable, d’une très grande gentillesse. J’ai simplement essayé de montrer la lumière du vrai Menuhin en ce sens qu’il n’y a plus rien de mondain. J’ai envisagé le film comme le monument Menuhinien : on a une ouverture sur un personnage inconnu, alors que c’était le musicien le plus connu du siècle.

 

En tant que réalisateur, quel regard portez-vous sur l’objet DVD ?

 

Le DVD est un objet miraculeux, c’est vraiment l’aboutissement de ce qu’on espérait. Le fait est que les diffuseurs obligent aujourd’hui à réaliser plusieurs versions d’un même film en terme de durée. Ce qui est souvent une contrainte douloureuse. Mais on sait aujourd’hui qu’il existera une version qui sera celle que l’on a souhaitée et que permettra le DVD. C’est extraordinaire. Ça va également permettre à tous les gens, avec Classic Archive entre autres, d’avoir accès à des sources d’archives fabuleusement riches, ce qui me semble aussi être l’une des vocations premières du DVD. Il est important que toutes ces choses ne meurent pas. Mais de la même manière qu’on a le devoir de redonner vie à des documents du passé, il est essentiel de créer des archives pour l’avenir et le DVD permet justement cela. Le grand danger étant évidemment la surabondance. J’ai toujours tourné des séquences musicales en parallèle de mes films sur des musiciens vivants. De la musique dans son intégralité, de la musique prête a etre proposée sur le DVD pour faire en sorte que l’on ait d’une part un film et puis les éléments musicaux complets .

 

 

De fait, quels sont vos projets dans ce sens ?

 

Je dois avouer que la tentation de m’arrêter est très forte parce qu’il est de plus en plus difficile de monter des films pour tout un tas de raisons. Sinon, oui, j’ai des désirs très forts. J’aimerais refaire quelque chose avec Piotr Anderszewski, qui est un musicien dont le discours est d’une intelligence prodigieuse. Valery Sokolov avec qui j’ai déjà fait un film (Un Violon dans l’âme) est sans aucun doute le violoniste du XXIe siècle et j’aimerais poursuivre mon travail avec lui mais sur du très long terme, constituer une sorte d’opus magnum, en quelque sorte. Néanmoins le projet qui me tient le plus à coeur est centré sur Julia Varady, (l’épouse de Dietrich Fischer-Dieskau, elle enseigne actuellement l’art lyrique en Allemagne).

 

Glenn Gould - Au delà Du Temps : premières dates de diffusion

19 Février 2006 (8PM) : ARTV (Canada)

25 Février 2006 : BBC (Angleterre)

Mars 2006 (à determiner) : TSR (Suisse)

13 Mai 2006 : Arte (France/Allemagne)

 

Ces dates sont les premières dont nous disposons et seront réactualisées régulièrement.

 

 

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